Nathalie Talec
Artiste plasticienne pluridisciplinaire
Depuis les années 1980, Nathalie Talec développe une œuvre protéiforme où photographie, dessin, sculpture, vidéo, performance et son deviennent les instruments d’une même exploration : celle des frontières entre réel et fiction, connaissance et imaginaire.
Fascinée par les récits d’expéditions et les territoires polaires, l’artiste fait de l’exploration une véritable méthode artistique. Le froid, la neige, la glace, les phénomènes physiques et les instruments de mesure constituent moins des sujets que des matériaux à partir desquels elle construit des récits, des expériences et des situations.
Son travail a été présenté dans de nombreuses institutions françaises et internationales, notamment au MAC VAL, au FRAC Franche-Comté, au Palais de Tokyo, à la Fondation EDF, au Musée d’art moderne et contemporain de Saint-Étienne, ainsi qu’à New York et San Francisco. Ses œuvres figurent également dans d’importantes collections publiques, Centre Pompidou, Centre national des arts plastiques, Fonds d'art contemporain – Paris Collections, FRAC IDF, Aquitaine, Alsace …
Momus : Ce qui frappe dans ton parcours, c’est une grande diversité des supports. Que nous dit de son œuvre la Chevalière des Arts et des Lettres ?
Nathalie : Le thème central, qui revient régulièrement dans mon travail, c’est le froid, et plus particulièrement tout ce qui touche aux météores.
Il y a beaucoup de choses qui remontent à l’enfance. J’étais une enfant assez solitaire et j’aimais beaucoup m’inventer des voyages, des histoires, des territoires à explorer. Et les endroits qui me semblaient les plus propices à cette imagination, c’étaient les pôles, et surtout le pôle Nord. Le pôle Nord m’intéressait beaucoup pour tout ce qu’il pouvait représenter : une culture, une histoire, des récits d’exploration, des défis humains. Il y avait quelque chose de très romanesque autour de ces territoires. Beaucoup plus, en tout cas, que dans l’imaginaire du pôle Sud, que j’associais davantage à quelque chose de scientifique ou de militaire. Le froid, lui, est resté très présent, mais aujourd’hui je l’utilise plutôt comme une métaphore. Une métaphore de ce qui ne dure pas, de ce qui est toujours en train de se transformer. Ce qui m’intéresse finalement, au-delà même de l’idée du néant, c’est cette instabilité totale des choses. Dans le froid, il y a la neige, la glace, le verglas, l’eau… C’est ça qui m’intéresse : le froid est très difficile à dire, presque impossible à traduire complètement dans le langage, alors que chacun peut en faire l’expérience de façon extrêmement intime. Il y a quelque chose de très personnel dans cette sensation, quelque chose qu’on partage tous mais qu’on ne peut pas vraiment transmettre.
Momus : Tu as voyagé chez les Inuits ?
Nathalie : J’avais écrit un projet, mais je n’avais absolument pas prévu de me rendre au Groenland. Quelqu’un du milieu de l’art l’a découvert et m’a dit qu’il fallait absolument que je le réalise. Il m’a aidée à trouver un financement, et c’est comme ça que je me suis retrouvée au Groenland. J’ai eu très froid dès que je suis arrivée. Quand je respirais, ça faisait comme des petites pépites de givre qui tombaient. Je voulais repartir avec ma petite valise ! Mais j’étais avec celui qui est toujours mon mari aujourd’hui, et il m’a dit : « Non, on reste. » Il fallait vivre l’expérience. La seule chose que j’arrive vraiment à faire facilement, c’est marcher en montagne. C’est en marchant que les idées me viennent. Mais plutôt en montant, parce qu’à la descente, tu es tellement concentré sur tes pieds pour ne pas tomber que tu ne peux plus penser à autre chose. À la montée, en revanche, toutes sortes d’idées arrivent. Ça peut être l’idée d’un vitrail, d’une sculpture, d’une histoire… Ensuite, quand je rentre à l’atelier, si je pense que l’idée mérite d’être poursuivie, je commence à chercher comment la réaliser, quel matériau ou quel support pourrait lui convenir.
Momus : C’est plutôt la forme qui va s’imposer à toi ?
Nathalie : Oui. Je crois que ce n’est pas vraiment toi qui choisis l’art. C’est l’art qui te choisit. Tout est très lié à ce qui m’entoure, à l’émotion, à la sensation, à l’empathie, à ce que je perçois autour de moi et, plus largement, du monde.
Momus : Il y a dans les titres de tes œuvres quelque chose de très littéraire : Ceux qui voient aveuglément, Le Secret du monde, Les silences parlent entre eux. Est-ce que les mots sont pour toi le commencement d’une œuvre, ou arrivent-ils après l’image ?
Nathalie : Ceux qui voient aveuglément, c’est une phrase que j’ai entendue au Groenland, citée par un chaman inuit. Elle m’est restée depuis le début. C’est une manière d’imaginer le monde quand on est soi-même dans une forme d’aveuglement. Quand on ferme les yeux, on est à la fois très en prise avec soi-même et très en prise avec le monde. Ça peut être un moment d’introspection, mais aussi quelque chose qui se rapproche de l’hallucination. Pour les autres titres, c’est très variable. Ils peuvent venir d’une chanson, reprendre le titre d’un album ou simplement être une phrase que j’ai rencontrée quelque part. Je pense notamment à une pièce assez ancienne que j’ai appelée Tous les espaces ne sont pas également pleins. J’avais lu cette phrase dans un ouvrage de mathématiques que je lisais comme de la poésie. Et puis, tout à coup, elle s’est imposée à moi. J’en ai fait une sculpture. Mais il y a aussi des œuvres dont le titre arrive après. Ça dépend vraiment du moment, de l’endroit où je me trouve, de ce que je lis, ou simplement de ce que j’ai sous la main.
Momus : Qu’est-ce que l’enseignement t’apporte par rapport à ta carrière artistique ?
Nathalie : Je crois que c’est avant tout la transmission. Et puis il y a aujourd’hui quelque chose qui me paraît de plus en plus important : transmettre à ces jeunes générations d’artistes l’idée qu’il faut rester libre. Pour moi, c’est essentiel. On ne va pas leur apprendre à faire de l’art, puisque ça ne s’apprend pas. En revanche, on peut peut-être leur donner des outils, leur transmettre une expérience, et surtout leur rappeler qu’ils doivent rester libres dans leur manière de faire. Je suis comme une passeuse. Ce qu'on doit faire c'est de se concentrer sur l'art parce que quand on commence à se concentrer sur l'art il y a beaucoup de choses qui sont très intéressantes et c'est vraiment important qu’on sache ce qu'on doit faire dans notre vie.
Momus : Sur quoi travailles-tu en ce moment ?
Nathalie : Il y a d’abord un album à colorier, dans une des collections des éditions des Beaux-Arts, qui vient de sortir. Il y a aussi un grand projet aux Archives nationales, à l’horizon 2028, en regard des archives de Paul-Émile Victor, qui ont été intégralement versées aux Archives il y a maintenant un an. Je vais intervenir dans l’ensemble des salles de l’Hôtel de Soubise, aux Archives nationales à Paris, pour un solo show qui réunira aussi bien des pièces anciennes que des œuvres nouvelles. Et puis il y a un solo show prévu avec ma galerie, la Galerie Maubert à Paris au printemps 2027.
Momus : Quel est ton rapport avec le café ? Tu en uses, tu en abuses ?
Nathalie : J’en abuse. Non pas dans la gamme des cafés très légers : c’est plutôt les ristretto. Je pense aussi au terme « expresso », qui veut dire « vite », donc ça me va parfaitement. Je n’ai pas de rituel particulier avec le café. En revanche, je n’ai pas de machine à café dans l’atelier, puisque le café, c’est un moment que je m’octroie quand je fais une pause. Je quitte l’atelier, je me déplace. Et je peux prendre des pauses café huit à dix fois dans la journée.
Momus : Tu te souviens de ton premier café ?
Nathalie : Il y a deux choses dont je me souviens. La première, c’est ma grand-mère, une femme née dans le nord de la France, qui passait son temps à consommer du café très dilué. De la chicorée. Il y avait à la maison ce parfum un peu particulier qui embaumait les murs du salon et la cuisine. Et la deuxième chose, c’est que je n’ai pas commencé à aimer le café en buvant un café. J’ai eu une sorte de révélation quand j’ai consommé ma première glace au café. Je devais avoir six ou sept ans.
Momus : Si tu devais choisir une personne avec qui passer dix minutes pour prendre un café, qui serait-ce ?
Nathalie : Je pense immédiatement à Arthur Rimbaud et à son poème Le Bateau ivre. J’aurais aimé lui poser une question sur un vers du Bateau ivre. Quand il écrit : « J’ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies », j’aurais aimé qu’il m’explique ce vers. C’est à la fois très coloré ; ça parle aussi bien de l’horreur que de l’extase. Et puis sa relation à la neige.
Nathalie : Je pense à des terrasses en Méditerranée, que ce soit en Italie, en Espagne, en Grèce. Et sinon, une terrasse parisienne. Pour moi, l’endroit idéal, c’est l’endroit où on peut partager le café avec quelqu’un. Donc un comptoir, matin, après-midi, soir.